7 mars 2017

Interview Laura Lange, consultante Philosophe en organisations, Doctorante en Philosophie Pratique

« Avant et pour manager les autres, il me semble important de commencer par se manager soi-même. »

Comment conjuguer philosophie et management ?

Tout d’abord, en convoquant la philosophie au banc du management et en convoquant le management au banc de la philosophie. Donc en choisissant de croiser les regards, d’enrichir les expériences. La philosophie dans sa pratique, en tant que méthodologie ou démarche réflexive, se distingue de l’histoire de la philosophie. Convaincue qu’elle se présente comme une ressource non seulement sur les bancs de l’école mais également sur les bancs de la vie, j’invite à pratiquer la philosophie comme l’art de distinguer et problématiser pour travailler les représentations, comprendre l’environnement et pouvoir agir de manière plus avertie, éclairée, appropriée et donc efficace. En ce sens, la philosophie se présente comme un moyen, un atout pour « apprendre à se manager soi-même » : je pense, donc je suis, avec un esprit critique, en étant capable de m’interroger, de me nuancer. Avant et pour manager les autres, il me semble important de commencer par se manager soi-même. Un bon manager se doit d’être un brin philosophe me semble-t-il, et un philosophe, un brin manager aussi ! Conjuguer philosophie et management est une démarche permettant d’accompagner le mieux-vivre des hommes et le changement en donnant du sens.

 

Dans un monde où tout va très vite, comment manager efficacement les questions humaines complexes et plurielles ?

La philosophie permet un management attentif, au plus près de l’humain. Parce qu’elle permet de prendre du recul sur les situations pour pouvoir agir de manière plus éclairée, elle contribue au bien-être individuel et collectif des travailleurs qui savent mieux dans quoi ils mettent les pieds et se sentent mieux chaussés pour emprunter ensemble les sentiers professionnels. Un bon manager est aussi bien un manager du présent (sachant se rendre dispensable pour autant), qui accueille ce qui se vit et joue ici et maintenant. La philosophie pratique est donc intéressante pour…la pratique puisqu’elle peut s’appliquer à des problématiques concrètes et actuelles. Pour ce faire, elle invite à marquer non pas un temps d’arrêt mais à faire un pas de côté pour changer d’angle et de perspective. Elle ne contribue pas à perdre du temps mais vous invite à en prendre pour voir les choses autrement. Prendre du temps pour en gagner encore plus !

 

S’agit-il d’une forme d’intelligence collective ?

C’est une forme d’intelligence pratique qui va amener à concilier « individu » et « collectif ». Dès que l’on a une problématique, comme nous le soumet l’exercice de la dissertation (qu’une fois quitté l’école, on ne rencontre d’ailleurs plus !), la méthodologie est d’être capable d’argumenter, de se contre argumenter, de penser, de réfléchir, de gagner en nuance…. Travailler « l’articulation » des questionnements et problématiques, est essentiel. La philosophie invite à réfléchir, pour s’extraire de son environnement, l’observer et mieux y revenir, avec un regard plus aiguisé et averti.

 

…et d’une une quête de sens ?

Etre en quête c’est me semble-t-il déjà témoigner d’une forme d’optimisme, faire œuvre de la volonté de comprendre et c’est tout à fait noble. Plutôt que quête, je privilégierais le terme de conquête, moins introspectif, plus actif et participatif.

 

Concilier éthique et bonheur au travail est-ce possible, sans être utopique ?

Je parlerais plutôt d’optimisme. La notion de bonheur étant très extensible et relative. Je conçois l’optimisme non pas comme une disposition candide à voir les choses en beau ou un état d’esprit qui s’attendrait au meilleur mais comme une attitude de l’esprit, une posture, une démarche qui se met en marche disons, active donc, pour faire en sorte que le meilleur arrive. Pour ce faire et inviter à s’optimiser d’optimisme, il me paraît primordial de communiquer, d’inviter les équipes à prendre part au navire professionnel à bord duquel ils ont embarqué en les embarquant autour d’une histoire commune, d’une culture collective, en attribuant des rôles non pas comme on collerait des étiquettes mais en jouant d’éthique ! Un management qui travaille son esprit critique est capable de donner un rôle à chacun. Même s’ils sont différents et hiérarchiques, ces rôles permettent de donner des repères. La question est de savoir comment on vit le rapport au pouvoir ou à l’autorité, ce que l’on en fait dans les faits. Le management philosophique invite les personnes à acquérir de l’autonomie, de la qualité de vie au travail. Sans comprendre son rôle dans la structure cela est compromis. Pour s’investir faut-il encore être impliqué (au double sens de « par soi-même » et « par le biais de l’autre »). Manager c’est inviter les gens à travailler et donc à s’impliquer dans leur travail plutôt que de s’employer à appliquer à une tâche.

 

Comment élaborer concrètement une stratégie de management croisant la philosophie au sein d’une PME ?

Le manager fait un constat, en considérant que les problématiques ne sont pas qu’économiques. Ce que propose la philosophie, ce sont des espaces de décélérations pour les salariés, afin de réfléchir à leur rôle au sein d’une structure et parallèlement d’avoir une réflexion, au sens « miroir », sur leur travail. Pour le manager, il s’agit de mener un accompagnement au discours interne, à l’identité de l’entreprise. Pour avoir un rôle, il faut qu’existe une histoire. Celle-ci doit être claire. Le philosophe travaille beaucoup sur le sens des mots qui peuvent véhiculer des représentations et vécus différents. Par exemple, si l’on me dit « changement », j’y vois quelque chose de positif, pour différentes raisons (éducation et divers autres facteurs). Si ce mot séduit ma génération, me séduit, vous séduit peut être, ce ne sera pas nécessairement le cas pour d’autres. Cela pourra même s’avérer être inquiétant, angoissant ». D’où l’importance qu’il y a  pour un manager à clarifier son langage, à préciser et à communiquer le récit de l’histoire managériale contée. Sans cela,  les personnes et les équipes ne seront pas en mesure de s’identifier, de jouer une partition commune, de travailler au discours commun, ce qui ne signifie pas conforme ou conformiste… mais collectif !l Ainsi la philosophie pratique en ce qu’elle invite à prendre le temps de la réflexion, de la problématisation et du dialogue, contribue à vaincre les fausses notes pour travailler ensemble à la favorisation de plus d’harmonie en entreprise. L’harmonie n’étant pas l’idéal d’un univers où tout serait rose mais plutôt la concorde enfantée de discordes avortées. Aussi est-elle à travailler !

Propos recueillis par N. Hennebique